RAPPORT INTRODUCTIF DE GEORGES APAP
On le savait depuis longtemps, et la chose n’avait rien pour nous surprendre. Pourtant l’annonce officielle qui a ouvert ce printemps au Parti Socialiste a réveillé notre torpeur avec brutalité. Une « déclaration de principe », élaborée par les instances dirigeantes, sera soumise aux militants le 14 juin prochain. Elle inscrit dans les textes une ligne politique qui s’en va contracter, avec celle de la droite classique, un mariage de raison. Désormais le PS renonce à la lutte anticapitaliste, adhère à l’économie de marché et s’inscrit dans le libéralisme. A la conscience de classe se substitue le principe de l’individualisme, celui-la même qui sert de fondement idéologique à la droite. La référence au marxisme est définitivement bannie. En tant que nouveau corps de doctrine, la démarche prend un caractère irréversible qui nous déconcerte. Nous ne nous sommes jamais fait beaucoup d'illusions sur les orientations politiques du PS, tels qu’ils apparaissaient dans ses discours et ses choix électoraux, mais elles n’avaient pas pris jusqu’ici le caractère irrévocable d’une proclamation officielle à la face du monde. Le PS a cessé le combat et rentre dans le rang, définitivement.
Alors que le mouvement « Arc-en-ciel » a disparu en Italie, qu’en Allemagne le SPD s’allie à la droite, et que «Die Linke» cultive l’ambiguïté dans laquelle, chez nous, Gayssot se complaît, l’idée révolutionnaire s’estompe dans le monde politique. La première page d’un numéro récent de l’Humanité portait en exergue une citation de Simone de Beauvoir commençant par la phrase suivante : « Il est peu de vertus plus tristes que la résignation ».
Une question est désormais pour nous de savoir jusqu’où la direction de notre parti voudra nous conduire à la remorque du PS, et si nous n’allons pas bientôt apprendre d’elle qu’elle se résigne à son tour et qu’elle abandonne, au nom du réalisme, toute résistance à l’économie de marché et toute revendication marxiste.
Une autre question est de savoir jusqu’à quand nous allons accepter d’être conduits comme un troupeau de moutons.
Ce sont là les enjeux du 34e Congrès et de la bataille dans laquelle pourraient s’affronter d’une part les adeptes du renoncement, qui détiennent avec l’appareil une force considérable, et d’autre part une résistance qui se sait majoritaire depuis l’assemblée générale des 8 et 9 décembre derniers, et qui ne manque pas d’arguments.
C’est dans ces circonstances qu’André Gérin, maire communiste de Vénissieux, a été accueilli à la Section le 30 avril dernier, pour nous expliquer les raisons de la lutte qu’il engageait contre la direction, et de sa candidature aux fonctions de Secrétaire Général du Parti. Il expliqua longuement son engagement révolutionnaire. Ses arguments étaient les nôtres et sa détermination, sa sincérité, étaient d’un grand réconfort pour nous qui affrontons les humeurs d’une fédération départementale délibérément hostile et politiquement inconsistante. Depuis, l’enthousiasme s’est refroidi, au moins chez l’auteur de ces lignes, quand a été révélée par les échanges de correspondances très récents d’André Gérin avec la section de Paris 15e et avec Stéphane Auriol, la vraie nature de son combat anticapitaliste. Ce n’est là qu’une réflexion personnelle en marge du compte-rendu de la soirée. Les excuses d’usage vous sont présentées pour cette digression.
Le débat qui a suivi a pris une tonalité inattendue : on a assisté à un déferlement général de récriminations dirigées contre le Parti. La section était épargnée, certains affirmant même que si elle devait disparaître, ils s’en iraient. L’heure était à la contestation. André Gérin gardait cependant toute sa sérénité, et il a même semblé trouver une approbation dans la morosité ambiante. Il reste que l’opinion générale sur la soirée a été très positive, même chez les plus virulents. Cette visite mémorable devait être suivie, trois semaines plus tard, le 23 mai, d’une autre rencontre, elle aussi captivante quoi que moins solennelle. Le bureau de section avait eu la bonne idée de n’inviter aucun intervenant, et de laisser nos camarades s’exprimer sur mai 68 tel qu’ils l’avaient personnellement vécu. Des témoignages concrets, authentiques, frappant dans leur sincérité, s’accompagnaient d’anecdotes souvent drôles ou émouvantes, quelquefois dramatiques. La passion était palpable et l’on sentait dans les prises de parole comme un besoin de transmettre les émotions d’antan. Mais sous chaque parole transparaissaient les interrogations de tous sur le rôle du Parti et sa détermination révolutionnaire. C’est Maurice Verdier, alors secrétaire fédéral, qui apporta sur le sujet une réponse indiscutable car il recevait directement les instructions de la direction. Elles tenaient en trois commandements, 1° ce n’est pas la révolution. 2° il faut négocier sur les revendications. 3° le mot d’ordre c’est « gouvernement populaire ».
C’était à chacun de donner un sens à ce laconisme. Pour beaucoup la défection du Parti était claire. La négociation était un renoncement, et on était en droit de se demander par quelle opération subtile un gouvernement populaire pouvait éclore sans révolution, sauf à diverger sur le sens des mots. Quoi qu’il en soit ce fut une autre soirée réussie, couronnée par les saveurs d’une cuisine où Christiane et Evelyne s’étaient surpassées.
Pendant ces réjouissances, l’actualité politique suivait son cours. Les lycéens et leurs professeurs manifestaient contre la destruction de l’éducation nationale dans une protestation qui ne s’est pas encore éteinte. Le 22 mai dernier une manifestation considérable contre une autre destruction, celle de nos régimes de retraite, mobilisait dans le pays tout entier les salariés désabusés venus exprimer massivement leur déception. A leur tour, les travailleurs sans papiers exploités et traqués se mettaient en grève, soulevant dans l’opinion un mouvement de sympathie qui montra son efficacité. Ajoutant à la confusion générale, les pêcheurs, les agriculteurs et les routiers bloquent aujourd’hui encore les ports et les routes dans une action dure qui se poursuit contre la hausse démesurée du carburant.
On ne donnera pas dans ce résumé les détails de ces évènements par ailleurs bien connus. Il suffira d’une observation globale formulée par Aimé dans une intervention récente : il est regrettable que ces mouvements de protestation ne soient pas relayés politiquement par un engagement conscient, sans lequel l’agitation n’a pas de portée transformatrice.
Autre événement notable, le vote à l’unanimité par le parlement d’une loi admettant au rang d’éléments du patrimoine de la nation, les langues régionales. Chez nous cette avancée a été bien reçue. Jacques propose de développer ce sujet qui n’est pas sans rapport avec la crise de la viticulture. C’est avec les égards qui conviennent qu’on le laissera s’exprimer.
Enfin on terminera par où on avait commencé, la lente dérive et la résignation qui atteignent cette fois, comme par contamination, l’Humanité, journal du Parti. Ce dévoiement est dénoncé par notre camarade Christian Harquel dans une lettre à Patrick Le Hyarick. Ce quotidien est la base de notre information. Or les questions qui préoccupent les communistes y sont réduites au régime de la portion congrue, le communisme en tant que parti y est transparent, et la rédaction semble n’ apercevoir que le PS dans un désert politique à gauche. L’agacement de notre camarade est légitime, sa réaction saine. On la souhaiterait salutaire. Car ce journal est le nôtre. Il devrait être un instrument de rassemblement et un organe de réflexion susceptible d’intéresser non seulement les communistes et leurs sympathisants, mais aussi tous ceux qui cherchent à s’affranchir d’un ordre social où règne l’exploitation et dans lequel s’enfoncent et se complaisent des personnages ou des groupes dont certains osent encore se dire de gauche.
N’oublions jamais : « Il est peu de vertus plus tristes que la résignation ».